Vendredi 28 mars 2008
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1er janvier 2XXX
Ils y croyaient tant. C’était amusant au début mais j’ai vite commencé à m’en lasser. On m’a raconté que quand j’étais petite, j’ai fait peur à certaines
personnes. Jamais je n’ai voulu faire peur, pourtant. L’ennui, c’était qu’ils ont tous cru à quelque chose qui n’a jamais existé. Ils croyaient que je pouvais voir l’avenir. Amusant, non ?
Certaines anecdotes me font encore sourire aujourd’hui. Comme ce jour où, allant me chercher à l’aéroport, mon père fut surpris que je lui réclame le lapin en peluche qu’il avait glissé dans le
coffre de sa voiture sans rien me dire. Ou encore ce matin où ma mère me reprenait sans cesse quand je parlais d’un passeport à aller chercher à l’ambassade alors qu’elle avait réclamé une carte
d’identité. Finalement, l’administration s’était trompée et c’est bel et bien un passeport que l’on a récupéré.
Mais il n’y avait aucun avenir là-dedans. Le fait est que les gens pensent que les choses n’existent pas tant qu’ils ne les ont pas vues. Pourtant je ne voyais
que le présent. Encore et toujours le présent, mais sous un angle un peu différent que les autres.
Je trouvais ce phénomène amusant. Un rien peut amuser un enfant. Mais avec le temps, ça a commencé à changer. Les romans douteux sur la magie et les phénomènes
surnaturels expliquent souvent que l’adolescence est la période où un être humain se montre plus talentueux, ou plus propice à l’apprentissage de certains dons. Cette période fut pour moi un
véritable enfer. Là où dans l’enfance je n’avais que des faits évidents, sans raisons apparentes, à l’adolescence j’ai eu les sensations plus précises. Un simple égarement, tandis que je me
perdais dans mes pensées, et mes réflexions se trouvaient comme envahie par des émotions qui n’étaient pas les miennes. Des joies soudaines, des accès de panique, une douleur quelque part dans le
corps, ou encore une simple envie de sourire, sans raison. J’ai vite appris à ne plus sursauter, à ne plus réagir à ces sensations, à tel point que par moment, j’ignorais où
s’arrêtait mon ressenti et où commençait celui du ou des inconnus que je percevais malgré moi. Ensuite ça a encore empiré. Même le sommeil ne me donnait plus de repos. Je me réveillais fatiguée,
épuisée par une nuit à vivre l’existence d’un autre. Puis les cauchemars ont commencé. Non, c’était pire encore. Je me rappelle l’angoisse quand j’ai rêvé de ce crash, de cet avion aux formes
nettement plus effilées que les autres qui s’est retourné dans un virage avant de s’écraser sur un bâtiment, et surtout de l’affolement qui m’a pris quand, allant allumer la télé pour me changer
les idées, je suis tombée sur un flash spécial reportant l’accident d’un concorde tombé sur un hôtel.
Non, ça n’avait rien à voir avec l’avenir. Je ne faisais que vivre l’instant présent là où je n’aurais pas dû être. Et ce qui me frappait, c’était que malgré
les morts que je ressentais, malgré l’instant de douleur et de peur, il n’y avait au final qu’une troublante sérénité. C’est peut-être ça qui m’a le plus effrayée. C’est très certainement ça
aussi qui m’a permis d’arrêter.
Non, j’ignore comment on arrête. Aujourd’hui encore certains rêves me paraissent si réels que le jour qui suit, j’évite de regarder les infos et je ne touche à
aucuns journaux.
Je n’ai jamais vu l’avenir, juste le présent. Juste un autre point de vue là où le commun des mortels se trouve aveuglé par leurs propres yeux. S’ils pouvaient
voir comme je vois parfois, peut-être comprendraient-ils qu’ils ne doivent craindre rien d’autres qu’eux-mêmes.